Miser sur la résilience des travailleuses du sexe : ce que l’on peut apprendre de la coopérative indienne USHA

Où garderiez-vous votre argent si les banques vous refusaient leurs services ? 

Avant qu’existe USHA, de nombreuses travailleuses du sexe de Sonagachi, le quartier rouge de Kolkata, en Inde, confiaient leur argent à leurs proxénètes et patronnes. Mais elles se faisaient souvent escroquer. À d’autres occasions, la police locale leur extorquait de l’argent.

Pour ces raisons, de nombreuses travailleuses du sexe décidaient de dépenser leur argent dès qu’elles le gagnaient, les laissant vulnérables face à des dépenses imprévues, telles que les maladies, les mariages ou les décès au sein de leurs familles. Lorsque cela arrivait, leurs choix se retournaient contre elles : accepter des prêts abusifs de la part d’usuriers ou accepter des travaux risqués pour s’en sortir.

Ce n’est que dans les années 1990, lorsque des programmes de santé sexuelle menés par des paires ont vu le jour, que les travailleuses du sexe de Sonagachi se sont réunies pour discuter de la manière de résoudre leur problème de précarité financière.

En juin, la société coopérative polyvalente USHA  a été fondée avec pour mission d’apporter la sécurité financière aux travailleuses du sexe, et de créer des opportunités d’éducation et de développement de carrière pour les enfants des travailleuses du sexe. 

En tant que toute première coopérative financière dirigée par des travailleuses de sexe pour les travailleuses de sexe en Asie du Sud, USHA est une pionnière. Son approche communautaire, axée sur l’innovation et la résilience financières, est essentielle à son succès et à sa durabilité. 

À une époque où l’intérêt dans des modèles financiers alternatifs croit au sein des organisations de la société civile, il y a beaucoup à apprendre des travailleuses du sexe qui se financent entre elles. Dans ce blog, nous mettons en lumière trois enseignements clés tirés de l’expérience d’USHA, et que nous pouvons appliquer à notre propre contexte.1

 

Les autres banques se soucient de l’argent, et nous, de nos membres - RR USHA - RR


 

1. La mise en commun des ressources financières aide chacun·e à être plus résilient·e

Après des débuts modestes (l’organisation a commencé avec 13 membres et l’équivalent de 360 dollars), USHA est devenue la plus grande coopérative financière dirigée par des travailleuses du sexe en Asie du Sud. Ses quelque 40 000 membres accèdent à l’indépendance économique grâce à un large éventail de services d’épargne, de crédit et de subsistance.

Alors, quels sont les éléments nécessaires pour concrétiser des rêves en réalité pour les travailleuses du sexe et leurs familles ? 

Parmi les services principaux proposés par USHA à ses membres, deux d’entre eux sont les prêts à faible taux d’intérêt et les comptes d’épargnes à taux d’intérêt élevé

  • Environ 4 000- 5 000 travailleuses du sexe reçoivent des prêts chaque année. USHA propose également des programmes de microcrédit et des prêts destinés à l’éducation pouvant atteindre l’équivalent de 3 600 dollars. Selon USHA,  environ 40% des prêts sont utilisés pour financer l’éducation des enfants des membres.
  • Les services d’épargne incluent des comptes flexibles, permettant des retraits quotidiens, des dépôts fixes, ainsi qu’un produit associé à la Corporation d’assurance vie en Inde.3

Aujourd’hui, USHA réalise un chiffre d’affaires annuel de 2,3 millions de dollars. L’impact de son travail sur la résilience individuelle et collective de la communauté est multiple. Non seulement ses membres reçoivent du soutien pour épargner de manière plus responsable et adopter de meilleures habitudes de consommation, mais cela a également permis aux travailleuses du sexe de constituer une réserve de leurs gains afin de pouvoir faire face aux crises.  

Au niveau communautaire, les travailleuses du sexe ne sont plus à la merci des prêteurs prédateurs, ce qui a permis de réduire l'endettement et la servitude pour dettes. De plus, de nombreux enfants ayant bénéficié du soutien d’USHA ont trouvé un emploi rémunérateur dans divers secteurs, y compris à des postes importants au sein du gouvernement. 


 

2. La responsabilité financière et la construction d’un mouvement vont de pair 

Au cœur des activités d’USHA se trouve un modèle démocratique de gouvernance composé de neuf membres élues (toutes des travailleuses du sexe). L’organisation emploie 47 autres personnes, dont les deux tiers sont des femmes. Les travailleuses du sexe plus âgées et les filles de travailleuses du sexe sont prioritaires lors du recrutement.

Le système de collecte quotidien mis en place par l'organisation facilite les transactions financières pour les travailleuses du sexe tout en créant des emplois pour les collecteurs. Ce service a permis d'augmenter le nombre d'adhérent·e·s (le montant des dépôts a été multiplié par cinq en un an) et de renforcer le sentiment d'appartenance et d'autonomie des personnes travaillant comme collecteurs.4

En tant qu’experte féministe en mobilisation de ressources, Tenzin Dolker souligne que « la mobilisation de ressources est en elle-même une construction du mouvement : elle consiste à élargir une base de sympathisants, à activer les membres du mouvement, et, idéalement d’entretenir des relations durables à long terme.

Cependant ça n’a pas été toujours facile. Il m’a fallu du temps pour obtenir une reconnaissance juridique auprès des autorités, ainsi que pour gagner la confiance et l’adhésion de la communauté. Au début, les gens ne comprenaient pas ce qu’offrait la coopérative. Cependant, en 2022, USHA est devenue une voix nationale puissante ; l’organisation a joué un rôle clé dans un arrêt historique de la cour suprême, qui a reconnu le travail du sexe comme une profession.

Et les résultats financiers parlent d’eux-mêmes. Le taux de récupération des prêts d’USHA dépasse les 90%, un taux particulièrement impressionnant (l’un des meilleurs du Bengale occidental) qui témoigne de la confiance et de la responsabilité entre les membres qui conforment l’institution.

 

C’est l’amour et le soutien de la part d’USHA, des collecteurs quotidiens et les membres du conseil d’administration, qui me font sentir que je fais partie d’USHA.


3. Diriger dans un esprit d’innovation qui répond à des besoins de la communauté 

Le leadership d’USHA dans le mouvement pour les droits des travailleuses du sexe et leur autonomie est unique. Il se distingue par son innovation, ses expérimentations et son profond engagement à offrir des services qui répondent aux besoins de ses membres.

Cet esprit a permis à la coopérative d’évoluer d’une organisation centrée sur l’épargne et les prêts à une organisation qui mène des programmes solides, incluant des activités génératrices de revenus et offrant des alternatives de vie. Soutenues par la mission d’autodétermination des travailleuses du sexe, ces activités allient généralement la génération de revenus avec des objectifs sociaux.

Par exemple, l’une des activités génératrices de revenus repose sur la commercialisation sociale des préservatifs, alliant génération de revenus et plaidoyer pour des pratiques sexuelles sûres. Une autre activité porte sur la distribution de serviettes hygiéniques (avec des projets de production en interne à terme), contribuant ainsi à améliorer la santé menstruelle des travailleuses de sexe tout en créant des emplois. Parmi les autres initiatives, on trouve la broderie traditionnelle Kantha, la vente d’articles du quotidien, ainsi que l’agriculture et l’élevage de poissons dans certaines régions (avec un soutien gouvernemental). Les travailleuses du sexe peuvent également suivre des formations vocationnelles comme esthéticiennes, conductrices, électriciennes, charpentières ou se former à l’informatique.

Aujourd'hui, environ 80 % des bénéfices d’USHA proviennent de ces activités commerciales. 10% supplémentaires proviennent des intérêts sur les prêts et 10 % proviennent de financements d'institutions étrangères qui soutiennent des projets spécifiques. Continuer à rentabiliser les activités commerciales est une priorité essentielle.

Maintenant, j’ai un compte bancaire,  mes propres économies et j’ai emprunté deux fois, une fois pour envoyer mon frère dans une école d’ingénieur et une autre pour construire ma maison. - USHA Bharati


 

Et ensuite ? 

L’évolution d’USHA représente une revendication audacieuse de dignité, d'autonomie et de droits. Grâce à ses efforts, les travailleuses du sexe ont obtenu l'inclusion financière, la reconnaissance sociale, l'accès à l'éducation et des conditions de travail plus sûres.

Pour l'avenir, l’USHA prévoit d'étendre son action grâce à un « projet de réalisation des rêves ». Ce projet aiderait encore davantage de travailleuses du sexe à réaliser leurs rêves grâce à des groupes d’épargne d’entraide. L'USHA espère notamment aider les travailleuses du sexe âgées de plus de 45 ans à se reconvertir dans d'autres activités génératrices de revenus. Les crèches pour enfants constituent l’une des principales opportunités qu’elle a identifiées.

Consciente que l’intégration des travailleuses du sexe dans un secteur donné engendre des retombées positives, USHA se prépare à réaliser un autre investissement majeur : les soins de santé. Actuellement, les services de santé destinés aux travailleuses du sexe se limitent aux programmes de traitement et de prévention du VIH/sida, mais ces travailleuses, comme tout le monde, sont confrontées à d'autres préoccupations de santé qui peuvent surgir à tout moment. Consciente de cette lacune, USHA entend développer un service de santé global pour les membres de sa communauté.

Comme toujours, une reconnaissance de la personne dans son intégralité, de ses besoins et de ses rêves est au cœur des services d’USHA pour les travailleuses de sexe dans les années à venir. 

 


1. Ce blog se base sur une conversation avec Bharati Dey, Santanu Chatterjee et Rahul Das de l'USHA, qui se sont joints à Spring, Human Rights Funders Network, Solidaire et plusieurs bailleurs de fonds mondiaux œuvrant dans le domaine de la justice sociale et climatique pour discuter de la manière dont le secteur philanthropique peut répondre à un monde post-aide et favoriser des modèles financiers résilients pour les organisations de la société civile. Pour en savoir plus sur notre série de conversations publiques 2025 sur ce sujet, consultez notre bibliothèque bibliothèque Reimagining Resilience .

2. Quote from an USHA member (UNFPA).

3. Quote from an USHA member (UNFPA).

4. Quote from an USHA member (UNFPA).

5. Quote from an USHA member (UNFPA).

6. Quote from Bharati Dey (NSWP).

 

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février 25, 2026