Perspectives | Spring Strategies

Au-delà de l’argent : l’impact réel du financement communautaire de Fondo Semillas

Rédigé par Admin | 25 févr. 2026 21:43:20

 L’organisation est née avec 20 personnes et une idée simple: celle selon laquelle des personnes ordinaires pouvaient financer des causes locales et prendre part à une transformation féministe plus étendue. 

Depuis les années 1990, au Mexique, le fonds des femmes féministes Fondo Semillas a alimenté une communauté engagée de donateur·rice·s individuel·le·s à travers des dons directs, des produits associés à des causes, des campagnes numériques, des évènements et des partenariats de crowdfunding. Ensemble, ils et elles contribuent à améliorer la vie des filles, des femmes et des personnes trans et intersexes au Mexique. 

Actuellement, le financement de Fondo Semillas provient de sources diverses, dont des subventions internationales.  Le fonds soutient, à son tour, 219 organisations locales, des collectifs, et des mouvements au Mexique à travers environ 5.5 millions de dollars de subventions. Les dons individuels ne constituent qu’une faible part de ces financements globaux, mais même des montants modestes peuvent avoir un impact considérable.  

En analysant plus en profondeur les leçons tirées de l’expérience de Fondo Semillas, à travers le regard d’Ana Laura Godínez,1 responsable de la communauté des donateurs, les organisations du monde entier (ainsi que les financeurs qui les soutiennent) peuvent en apprendre davantage sur la construction de cultures locales de philanthropie dans le sud global. 

 

Mobiliser « des militants financiers » et créer une communauté solidaire 

Lorsqu’on compare la somme d’argent récoltée par Fondo Semillas grâce aux donateurs individuels à celle des subventions institutionnelles, on pourrait penser qu’il s’agit de beaucoup de travail et d’efforts pour une somme relativement modeste. L’année dernière, la communauté de donateurs a collecté 256 000 dollars, soit environ 3% des revenus totaux, soit 8,8 millions de dollars.

Néanmoins, il ne s’agit pas seulement d’argent. Il s’agit d’espoir, de confiance et d’une vision collective du changement social. Il y a du pouvoir dans la manière de collecter de l’argent.

Ana encourage les donateurs à considérer leurs dons comme une forme de militantisme financier. Certains militants s’engagent physiquement pour participer à construire un monde meilleur, alors que d’autres peuvent les soutenir financièrement pour leur permettre de poursuivre ce travail. 

 La collecte de fonds communautaires offre trois avantages clés qui renforcent la résilience financière de Fondo Semillas:

  • Le financement le plus flexible dont dispose l’organisation : Pas de contrats, pas d’engagements, simplement des citoyen·ne·s qui souhaitent avoir un impact et qui croient aux causes féministes. L’argent issu de ces dons peut être économisé au fil du temps, mis de côté pour les urgences ou des projets spéciaux. 
  •  Visibilité et crédibilité : L’appel public à soutenir l’action du fonds a permis d’établir de nouveaux partenariats avec des entreprises, des médias, des artistes, et des influenceur·euse·s. À travers cette visibilité et cet engagement, l’équipe contribue à transformer les perceptions de ce que signifie soutenir les mouvements féministes.
  • Soutien politique pour un changement social : Les donateurs et donatrices font désormais partie d’une communauté qui pousse les agendas féministes locaux vers l’avant. Ils et elles sont prêt·e·s à répondre aux appels à l’action et à s’engager sur le long terme.  

 

Un exemple particulièrement frappant est la réponse du fonds face au financement pour l’ouragan Otis, qui a dévasté Acapulco en octobre 2023.

« De la nourriture, de l’eau et des médicaments sont arrivés rapidement de tout le pays » raconte Ana. « Cependant, nous savions que la reconstruction nécessitait bien plus que de l’aide d’urgence. Les communautés avaient besoin de ressources pour reconstruire leurs vies et leurs foyers ».

L’organisation s’était fixé l’objectif de collecter 1 million de dollars pour soutenir 20 organisations locales. En décembre, elle avait sécurisé 80% des fonds grâce à des institutions et des entreprises, laissant un manque de 20%.

« Cependant, grâce à notre communauté de donateurs, des personnes qui donnaient régulièrement depuis des années, nous avons atteint notre objectif. C’est ça, le pouvoir de la communauté”, ajoute-t-elle. “

 

Investir dans la recherche de public crée des espaces de changement


 

Ana a rejoint l’équipe de Fondo Semillas il y a six ans, héritant de la responsabilité de consolider ce groupe de soutien engagé, dont certains accompagnent l’organisation depuis près de 30 ans.

« Mon premier objectif était de renforcer notre structure interne et de faire grandir la communauté, surtout après que Fondo Semillas a pris la décision importante de se définir comme un fonds féministe et non simplement un fonds pour les femmes » explique-t-elle. Bien qu’il s’agisse d’une étape politique majeure, le fait de se déclarer féministe représentait un défi pour la collecte de fonds.

Le succès d’une collecte de fonds communautaire repose sur des communications efficaces et un engagement digital. L’incapacité de se connecter à un public-cible constitue l’un des risques majeurs de cette approche. Ainsi, lorsque Fondo Semilllas a réalisé que leurs chaînes sur les réseaux sociaux touchaient principalement des activistes et des personnes déjà sensibles à leur cause (mais la majorité de ces personnes ne faisait pas de dons), l’organisation a pris conscience qu’il fallait changer d’approche.  

Pour collecter des fonds dans un pays où les gens sont sceptiques vis-à-vis des dons (en raison des escroqueries, de la corruption et de l’instabilité économique) et où les médias ainsi que les réseaux sociaux sont souvent hostiles aux causes féministes, Fondo Semillas a dû réexaminer ses modèles narratifs.

En 2022, avec le soutien du fonds Prospera and Solidarity (une initiative de Mama Cash), l’organisation a mené une enquête sur son public. Les enquêtes et les groupes de discussion leur ont permis d’approfondir leur compréhension des motivations des donateurs au Mexique, de leurs centres d’intérêt, et de la manière dont ils souhaitaient s’engager avec l’organisation.

Les résultats de la recherche ont montré que pour atteindre un nouveau public susceptible de soutenir leur travail mais ne s’identifiant pas forcément comme féministe, l’organisation devait créer des récits plus simples et les impliquant davantage. 

 

De nouveaux récits visant à inspirer des gens en dehors de la bulle féministe à rejoindre la cause 

Déterminé·e·s à atteindre un public plus large, Ana et son équipe ont désappris certaines conventions de communication propres au secteur féministe, comme les récits combatifs qui dominent souvent les espaces féministes ainsi que  le jargon technique utilisé par de nombreuses organisations non gouvernementales.

« On s’est demandé, comment on pourrait utiliser notre stratégie de mobilisation pour proposer un nouveau récit afin de contrer le discours négatif autour du féminisme » explique Ana. 
Ceci impliquait de raconter des histoires sur les droits liés au genre de manière plus humaine. Comment pouvaient-elles se connecter à leur public, par exemple, en tant que mères préoccupées pour leurs enfants ? A quoi cela ressemblerait de parler des préoccupations partagées sur le coût de la vie plutôt que de se concentrer sur la lutte contre le capitalisme dans son ensemble ?  

L’effet de ces changements de récits a été considérable.

Fondo Semillas a récolté un total de 80 000 dollars en seulement deux ans, soit plus du double de son investissement initial dans le projet qui s’élevait à 30 000 dollars.

« Notre communauté de donateurs est passée de 110 en 2019 à plus de 500 aujourd’hui, soit un taux de croissance de plus de 400% », commente Ana, détaillant les chiffres. Au total, plus de 2000 personnes ont fait un don au moins une fois depuis 2019 et près de la moitié d’entre elles sont restées engagées sur le long terme.

 

Les bailleurs de fonds ont un rôle essentiel à jouer en tant que facilitateurs 

Les dons individuels nécessitent généralement un investissement important dans les infrastructures institutionnelles, telles que des bases de données pour suivre et communiquer avec les donateurs, des rapports administratifs et des stratégies d'engagement pour diffuser votre message. Cela peut être décourageant pour les organisations qui souhaitent se lancer.

Par exemple, les équipes de donateurs à Fondo Semillas doivent se conformer à la rigueur des réglementations mexicaines en matière de dons (destinées à lutter contre le blanchiment d'argent). Elles doivent recueillir les numéros d'identification fiscale de chaque donateur (et leur délivrer des reçus), ainsi que déclarer au gouvernement tout don supérieur à 5 000 dollars américains.

The most strategic kind of support, says Ana, looks like: Les bailleurs de fonds peuvent soutenir ce travail en aidant les organisations à investir dans leur communication. Selon Ana, le type de soutien le plus stratégique ressemble à ceci : 

  • Qualité, financements non affectés permettant l’innovation et des projets spéciaux.
  • Un soutien qui va au-delà de l’aspect financier incluant des services essentiels tels que le marketing numérique, les outils de gestion de la relation client et les services d'adhésion ou d'abonnement.
  • Une volonté de prendre des risques aux côtés des bénéficiaires. Le changement n'est jamais un chemin linéaire, explique Ana. Il implique une volonté d'expérimenter, de tester, de faire des erreurs, d'apprendre et de grandir. Les bailleurs de fonds doivent avoir la confiance et le courage nécessaires pour accompagner les bénéficiaires dans cette aventure. 
 « Nous voulons accompagner nos donateurs, non pas dans le cadre d'une relation transactionnelle, mais en tant que partenaires œuvrant pour un avenir meilleur pour les filles et les femmes », affirme-t-elle.

 

Et quelle est la suite pour Fondo Semillas? 



À l’avenir, l’équipe espère pouvoir continuer à partager ses apprentissages avec des organisations locales. L’organisation souhaite également participer à davantage d’échanges d’apprentissage en matière de collecte de fonds, explorer différentes cultures philanthropiques et construire des savoirs collectifs avec des fonds sœurs en Amérique Latine.

« On adorerait avoir plus d’espaces et de ressources pour poursuivre ces échanges de manière plus cohérente et structurée, année après année » espère Ana. « Apprendre les uns des autres, c’est ce qui nous fait grandir, nous soutenir, et trouver de nouvelles manières d’innover ».

Bien que l’organisation espère augmenter ses fonds flexibles, notamment en mobilisant des particuliers fortunés, elle ne souhaite pas agrandir son équipe dédiée à la collecte de fonds.

C’est pourquoi nous souhaitons collaborer avec des bailleurs de fonds et des partenaires capables de nous aider à évaluer et à renforcer notre stratégie auprès des donateurs individuels, afin de comprendre jusqu’ où nous pouvons aller dans les cinq prochaines années », précise-t-elle.  

Aujourd’hui, alors que Fondo Semillas revient sur son parcours, l’organisation célèbre tout ce qu’elle a accompli avec sa communauté. 

 


1. Ce blog s'inspire des échanges menés en septembre 2025 avec Ana Laura Godínez, du Fondo Semillas, dans le cadre d’un événement organisé conjointement par Spring, Human Rights Funders Network et Solidaire. Plusieurs bailleurs de fonds internationaux œuvrant dans le domaine de la justice sociale et climatique ont participé à cette rencontre pour discuter de la manière dont le secteur philanthropique peut s’adapter à un monde post-aide et promouvoir des modèles financiers résilients pour les organisations de la société civile. Pour en savoir plus sur notre série de conversations publiques 2025 sur ce sujet, consultez notre bibliothèque Reimagining Resilience Library.